“Bourrage papier” : que disent les imprimantes de notre rapport au monde ?
“Bourrage papier” : que disent les imprimantes de notre rapport au monde ?
hschlegel
mer 03/12/2025 - 21:00
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« J’ai pris mon mal en patience. Mais il en a fallu de peu qu’elle finisse explosée aux quatre coins de Paris façon puzzle. Elle, c’est l’imprimante du bureau.
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“Aurais-tu la gentillesse de m’aider ?” J’ai adressé hier cette supplique à notre webmestre dans une fureur canalisée. En général, il résout tous nos problèmes avec flegme, parfois d’une mystérieuse imposition des mains sur la machine. Mais, même à lui, l’imprimante a résisté. Plus un signal. Nous nous sommes retrouvés face à l’outil censé nous servir comme deux poules devant un couteau. Il se trouve que je sortais tout juste d’un échange abscons avec le service des impôts qui, dans la gamme administrative, figure au pinacle de mes irritations. J’étais donc échauffé quand la machine s’est tue. Avant d’envoyer l’objet dans une fury room pour y finir en miettes sous une masse, j’ai lu.
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Une expérience universelle : la frustration technologique
J’ai lu Bourrage papier. Voici le titre de l’heureux ouvrage des artistes Matthieu Raffard et Mathilde Roussel (aux Éditions Les Liens qui libèrent, avec une préface d’Yves Citton). Ils délivrent avec humour leurs “leçons politiques d’une imprimante” en partant d’une expérience, quand leur “Epson Stylus Pro 4900 a cessé de fonctionner” sans prévenir. À partir de là, et de leur échec à la réparer, du constat de leur impuissance et de leur ignorance, ils se sont lancés dans une enquête à propos de cet “hyperobjet”. Ils empruntent le concept au philosophe Timothy Morton, qui désigne ainsi les phénomènes (comme le réchauffement climatique) qui outrepassent notre entendement, impossibles à cerner dans une vision claire et qui induisent des interactions complexes.
L’imprimante, un cas d’école (qui rend fou)
Le livre se présente lui-même comme bel objet curieux – voire un bon cadeau de Noël, et pas uniquement pour les passionnés de bureautique ! Avec des dessins dans les marges, des photos, il met en page une typographie “post-binaire” qui ne freine jamais la lecture. Ce manifeste pour la création déploie une maquette aussi inventive qu’est la démarche des deux universitaires. Les deux limiers amusés mettent les mains dans le cambouis. Ils auscultent l’imprimante sous différents rapports, inspirés par les penseurs contemporains. Ils se demandent par exemple : comment la fabrication des encres et des couleurs a-t-elle pu participer de l’exploitation des ressources et des dérives de la mondialisation ? La machine a-t-elle favorisé l’émancipation des femmes (les dactylos, notamment) ? Quels gestes fondamentaux, archaïques, nous a-t-elle fait perdre ? Lesquels a-t-elle réveillés ?
Ne pas céder à la violence… même envers les objets ?
Aux pulsions de violence que j’évoquais, ils consacrent d’ailleurs un chapitre entier ! Ils avancent qu’en “tapant sur une imprimante, on ressent directement ce lien de partenariat qui nous lie à ces objets défectueux”. Pour eux, “tant que nous n’aurons pas mis au clair la part de violence qui traverse l’histoire de notre relation aux machines, nous ne serons sans doute pas capables de tisser avec cette catégorie bien particulière d’objets une relation satisfaisante”. Convaincus, dans les pas du philosophe John Dewey, que ce type d’enquête à la fois minuscule et infinie permet “de garder un lien vivifiant à l’environnement social et culturel dans lequel nous interagissons”, ils invitent finalement à réviser notre rapport au monde, en nous rendant attentifs à nos interdépendances. Ils y croient, “cette forme d’épistémologie de la relation, si elle était véritablement implémentée sur notre Terre, changerait en profondeur notre devenir planétaire”. Ce changement commencerait donc là, dans l’open space, par le fait de considérer ces objets technologiques comme des partenaires, et non comme des ennemis… Ça imprime ! »
décembre 2025