«Les soldats, parfois, étaient des camarades de la rue»: les shamassa, ces enfants de la guerre au Soudan
Depuis la reprise de Khartoum, la capitale du Soudan, par l’armée régulière, les habitants s’activent à travers les décombres pour déblayer la ville et panser leurs plaies. Parmi eux, il y en a pour qui la guerre n’a pas changé grand-chose : des milliers d’enfants des rues qui ont grandi dans la violence bien avant le conflit actuel. Souvent issus du sud du Kordofan ou du Darfour, des régions marginalisées en proie aux conflits armés depuis des décennies, parfois orphelins ou abandonnés par les adultes, des hordes d’enfants continuent d’errer dans les rues de la capitale. Surnommés en arabe « les shamassa », les enfants du soleil, ils ont été des proies faciles pour les groupes armés et notamment les paramilitaires. Dans les rues d’Omdurman, notre correspondant a rencontré James, qui raconte la guerre à hauteur d’enfant.
James a 16 ou 17 ans, il ne sait pas vraiment. Tout ce qu’il sait, c’est qu’il est originaire des monts Nuba. Une région rebelle bombardée par le régime d’Omar el-Béchir au début des années 2010. D’aussi loin qu’il s’en souvienne, James a toujours été à la rue : « J’ai fait tous les boulots. Nettoyer les bagnoles, cirer des chaussures, faire le ménage, la plonge dans les restaurants. Je connais la ville par cœur. J’ai dormi dans ses rues. Sur un bout de carton. Au bout d’un moment, dormir dehors ça ne te fait plus rien. Tu n’as plus peur de rien. Un jour ici, un jour là, tu te débrouilles. »
Exploités, humiliés par le monde des adultes, la plupart de ces enfants se sont retrouvés livrés à eux-mêmes en plein milieu de la guerre. Pour tout gagne-pain, James allait puiser de l’eau dans un quartier cerné par les miliciens des Forces de soutien rapide (FSR) : « Tu marches dans la rue, ils t’insultent, te dépouillent, te frappent sans raison. Tu repars les mains vides. Les soldats, parfois c’étaient des camarades de la rue, encore plus jeunes que moi. La veille, ils te disent qu’ils vont prendre les armes, toi tu penses que c’est une blague, mais le lendemain ils reviennent avec un flingue. Des tonnes de gars ont rejoint les paramilitaires. Beaucoup sont morts. »
Pourquoi je ne suis pas né dans un autre pays ?
Si on lui a proposé plusieurs fois de porter une arme, James a toujours refusé. D’autres ont participé au pillage de la capitale aux côtés des milices, témoigne Khamis Younès, responsable du Markaz Mahaba, un centre social qui accueille une trentaine d’enfants des rues : « Certains les ont rejoints, à 16 ou 17 ans, ils devenaient des soldats. Ils se sont fait embrigader. Même avant la guerre, les Forces de soutien rapide séduisaient les jeunes avec des salaires élevés. Là, les gamins avaient l’occasion d’avoir une voiture, de conduire comme des rois, d’être payés jusqu’à 6 millions de livres, ça en a convaincu certains. »
Dans ce petit centre social, les enfants apprennent des rudiments de cuisine, de soudure, de quoi se débrouiller au dehors. Si certains vont à l’école. James, lui, préfère nettoyer les voitures pour pouvoir s’offrir un verre de thé ou des cigarettes : « Dans cette société je ne peux pas revendiquer mes droits. Parfois je me dis : "mec, ce pays ne t’a rien donné. Il faut que je me barre". Au fond, qu’est-ce qui m’a amené ici ? Pourquoi je ne suis pas né dans un autre pays ? Ici on vivait dans la violence bien avant cette guerre. Dieu merci, on respire encore. »
Depuis le début de la guerre, plus de 5 millions d’enfants ont été déplacés par les combats à travers le Soudan. Des milliers d’entre eux risquent de finir à la rue. Ils rejoindront James et l’armée invisible des enfants du soleil.
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